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L'importance du geste dans le design digital

  • mariepilot
  • 21 févr. 2024
  • 8 min de lecture


En recherche utilisateur, nous analysons volontiers les mouvements de notre rétine sur les plateformes, nous analysons aussi les mouvements de notre souris pour comprendre la chorégraphie finale, mais quid de l’analyse de ces mouvements au départ, celui du chorégraphe de la plateforme ? 

Mon envie d’écrire sur l’importance du Geste et de la Gestuelle dans le design est venue à la suite de plusieurs constats au cours de ma carrière et dans ma vie personnelle.

Le premier exemple qui me vient à l’esprit s’est déroulé, il y a quelques années. Je travaillais en tant qu’UX et je devais construire un parcours d’achat en réfléchissant à l’expérience Mobile First. Je me plonge comme souvent dans mes recherches utilisateurs pour comprendre les irritants et les besoins, je fais un benchmark de composants et je mène un audit du parcours actuel. Puis, je me plonge dans la création de pistes dans lesquelles la gestuelle du pouce et de la main est très présente, avec évidemment une déclinaison pour le desktop (pas d’affolement !) Le retour du client : « c’est génial mais ce ne sont pas les habitudes classiques ».

Je ne peux pas dire le contraire. J’avais effectivement pris la décision de créer des composants « un peu » innovants dans la gestuelle mobile, en m’assurant toutefois que cette gestuelle reste intuitive et compréhensible des utilisateurs. Résultat ? Évidemment : No Go, malgré les recommandations et les tests validés. Aujourd’hui, 3 ans plus tard, cette « innovation » gestuelle est devenue classique et tout le monde l’utilise naturellement sur son mobile.

Autre retour d’expérience, sur des plateformes de streaming : on se rend compte qu’aujourd’hui, il n’est pas possible de reproduire la gestuelle du zapping sur ordi. En effet, on ne peut pas zapper d’un film à l’autre, ce qui limite amplement l’expérience. Surprenant ! 

Ce sont donc ces observations qui ont nourri ma réflexion et m’ont grandement donné envie d’écrire sur le sujet.

Soyons factuel, en partant d’un exemple qui devrait parler à tous : le bouton pour fermer les fenêtres digitales.

Oui, cette petite croix sur Windows ou ce point rouge pour Mac.

Pour les communautés de personnes lisant de gauche à droite, naturellement, le positionnement de ce bouton devrait être à droite car c’est bien évidemment là que la lecture prend fin. De plus, c’est généralement de ce côté que se situent boutons ou call to action : en bas à droite. Mais il y a aussi une proximité dans la gestuelle même. Un parcours simple, dont on ne se rend plus compte lorsque l’habitude s’est installée mais qui devient un vrai casse-tête quand on passe de Windows à Mac, car il semble illogique et demande donc une gymnastique neuronale.






Dans cet exemple assez anodin, il faut aussi prendre en compte les mouvements presque imperceptibles de notre main en semi-repos sur la souris, ou nos doigts posés sur le pad.

Faites l’expérience : laissez votre main au repos sur votre souris ou votre doigt sur le pad, et observez le déplacement. Que se passe-t-il ?

Pour un droitier qui utilise une souris, le déplacement se fait naturellement sur la gauche, vous ne le contrôlez pas. Si vous n’utilisez pas de souris mais un pad et que vous êtes droitier, votre doigt au repos descend vers la gauche, et inversement si vous êtes gaucher votre doigt va vers la droite.
Tout cela n’est pas « contrôlé » ; du moins presque pas. Cependant, le fait de vous donner les résultats potentiels du test avant même de vous demander de le réaliser ajoute un biais cognitif ; par conséquent, je vous propose d’observer cela sur un collègue, un ami ou un enfant. Les enfants sont d’ailleurs les plus intéressants pour comprendre la gestuelle libre et la gestuelle contrainte véhiculée par nos habitudes sociales.

Nous venons donc très succinctement d’introduire la notion de prise en compte de l’utilisation préférentielle de telle ou telle main dans notre création digitale.

Tout cela pour souligner que la gestuelle, ou le geste dans le Design et l’Innovation digital, a un impact énorme, mais il me semble que bien souvent cela n’est pas assez pris en compte.

Tout d’abord, afin de poser les bases, il convient de bien définir les mots Geste et Gestuelle puisque c’est bien de cela dont il est question ici.


Définition de Gestuelle :  

Ensemble des gestes propres à une personne ou à un groupe. 

Définition de geste :

Le terme de "geste" vient du latin "gestus" signifiant mouvement du corps, souvent celui des bras et des mains. En art, les gestes peuvent être représentés et leur valeur expressive contribue à la compréhension du sujet.


Maintenant que ces notions ont été clarifiées, je vous propose un petit parcours initiatique au travers de plusieurs réflexions. La finalité n’étant pas de vous rallier à une cause, mais plutôt de piquer votre curiosité, et surtout de susciter des interrogations en amont de vos futures créations.

 Et pour ce faire, oublions tout d’abord temporairement l’objet digital et concentrons-nous sur l’objet réel.


La notion de geste dans le Design Produit

Dans le travail d’un designer de produit réel type créateur de chaussures, assiettes, ciseaux etc… la question du geste, de son ergonomie ou de son usabilité est primordiale. En effet, un objet inutilisable ne sera pas acheté, sauf si évidemment il s’agit d’une œuvre d’art qui veut mettre en lumière une idée spécifique. Dans un objet, on fait attention à son usage et à sa rapidité d’adoption.

Il y a donc un rapport entre notre corps et l’objet, un rapport entre le mouvement et l’objet et consécutivement entre le geste et l’objet.

Kandinsky explorait déjà la réalité du geste sur le dessin et y impliquait des forces inconscientes aboutissant à une subjectivité de la forme. Pollock, lui, a libéré le geste de l’intentionnalité en donnant la priorité à l’instantanéité et l’action.

Dans un produit matériel, on étudie notre rapport à l’objet. On analyse notre comportement face à lui, on définit s’il y a une différence entre les droitiers et gauchers, on le fait naturellement.

Alors que s’est-il passé avec l’arrivée du digital ?

 

La notion de Geste dans le digital

La notion de produit dans le digital s’est fortement développée ces dernières années. On a même vu émerger la notion de Product manager alors que ces derniers ne sortent pas d’école de Design produit. De plus, la révolution digitale a créé de nouveaux métiers, de nouvelles opportunités de marchés mais surtout de nouvelles habitudes. La réflexion sur le besoin utilisateur est plus présente que jamais et le métier d’UX est devenu essentiel.

Lors d’un audit UX, on travaille beaucoup les notions de logiques, d’affordances, de proximité, de droit pour l’utilisateur ; mais le geste de la souris est, en revanche, rarement pris en compte. Plus précisément, comme nous le disions en introduction, il est analysé à postériori.

Quant à mon sens, les questions devraient venir en amont : Quelle chorégraphie devrons-nous exécuter sur telle plateforme ? Quel écart entre les éléments sera le plus aisé pour tels utilisateurs ?

Quelles fonctionnalités doit-on inventer pour que cette « danse » du doigt et de la souris soit la plus fluide possible ?

Enfin, last but not least, comment faire pour optimiser l’expérience gaucher / droitier ? (Et à ce propos, une interrogation subsidiaire : pourquoi cette différence fondamentale n’est-elle pas encore réellement prise en compte en 2023 ?)

Il y a aujourd’hui un vrai travail à réaliser sur le sujet. Cette prise en compte, anecdotique pour ce qui est de l’environnement d’ordinateurs personnels, est totalement absente des sites internet.

Prenez le pad d’un gaucher et d’un droitier, le scroll de page ne se fait pas dans le même sens. Selon mes propres observations, dans 90% des cas, un droitier pousse du bas vers le haut du pad pour descendre dans une page, un gaucher en revanche tire du haut vers le bas du pad.

Sur cette simple constatation, on s’aperçoit qu’il y a là encore beaucoup d’innovation dans les composants digitaux et dans la gestuelle associée à proposer.





Définir la chorégraphie de votre plateforme, définir la « danse » de votre souris, comprendre le mouvement dicté par les doigts, la main, le corps. Voilà, selon moi, ce qui devraient occuper les designers actuels.

La notion de gestuelle devenant d’ailleurs indispensable lorsqu’on aborde la VR. Aujourd’hui, pourquoi ne peut-on toujours pas zapper sur des plateformes de streaming ? 

A mon avis, la question du geste dans l’UX va devenir primordiale dans les prochaines années. Et possiblement à cause de (ou grâce à ?) l’IA…

 

La notion de geste face à l’IA

En ce qui concerne l’UX, l’IA devrait largement nous aider à optimiser notre travail. En effet, les audits de parcours et les optimisations classiques d’affordance ou de proximité, ainsi que les classiques changements de couleurs (de type un CTA rouge ou vert) seront automatiquement générés par l’IA, dans un laps de temps bien plus rapide que ceux observés actuellement… Et c’est tant mieux ! En effet, ce gain de temps va directement bénéficier aux designers qui devraient enfin avoir le loisir de réfléchir à l’ensemble des parcours end to end (donc de proposer une vraie analyse stratégique), mais aussi possiblement de se pencher sur la prise en compte du geste et de l’émotion, caractéristique particulière que seul l’être humain est en mesure à la fois d’éprouver et d’interpréter. 

Quid alors de la notion d’habitude versus celle du geste ?

L’habitude est peut-être le plus grand obstacle à l’innovation et au design.

Les banques en savent notamment quelque choses… En effet, beaucoup ont mis du temps avant de faire évoluer leur espace client des années 2000 vers un espace client plus ergonomique, car nombre de leurs clients étaient habitués à leurs « défauts de logique » et ce, malgré l’arrivée des banques en ligne qui, dès le départ, proposaient des plateformes beaucoup plus intuitives. Alors oui, comme pour tout produit, il faudra bien comprendre la cible afin de déceler si l’habitude peut être facilement « cassée » ou pas.

Dans le cas où cela paraît difficile, il faudra aussi se rappeler qu’il est à priori possible d’outrepasser l’habitude en créant un effet de surprise ou en travaillant les émotions. Ainsi, si la logique et les émotions sont alignées, la notion de geste sur les plateformes digitales pourrait redéfinir une expérience end to end.

 

La notion de geste pour des innovations de produits digitaux

La notion du geste et de la future gestuelle de votre plateforme va créer de nouvelles possibilités et habitudes.

L’humain est naturellement sensible aux gestes, au point de les rendre inconscients ; à titre d’exemple, nous présentons la fourchette à notre bouche sans même y penser.

Le « swipe » sur Tinder ou sur Instagram est devenu normal, et l’on zappe sans se rendre compte.

Avant Tinder, personne ne « swappait » à droite ou à gauche sur un mobile, et pourtant aujourd’hui c’est devenu une gestuelle naturelle pour passer d’une image à l’autre sur un site marchant. Selon toute vraisemblance, la notion de geste dans l’expérience de marque va prendre de plus en plus d’ampleur avec les phénomènes de VR et les expériences qui se veulent inclusives.

 

Conclusion :

Pour conclure, il me semble que la création de gestes constitue le futur défi que les UX designers auront à relever, cette idée restant à ce jour encore très « secondaire », donc sous exploitée.

A mon sens, il faut rapidement commencer cette analyse pour pouvoir définir les parcours et innovations de demain, tout en favorisant l’inclusivité que représente nécessairement l’amélioration de l’expérience droitiers / gauchers. En toute logique, la création de geste spécifique à une marque ou une plateforme, va aussi devenir une façon de créer une identité de marque. Une gestuelle forte fera indubitablement partie intégrante du branding. Ainsi, il y a fort à parier que dans le futur, les Design system et les chartes graphiques auront aussi une charte gestuelle.

 
 
 

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